Pour la clarté de l’exposé nous nous attacherons à présenter le problème comme celui d’un marché qui ne s’est pas trouvé. Cette approche économique de la question nous permettra ainsi de distinguer des phénomènes qui relèvent de la demande d’autres qui relèvent de l’offre.
La demande de formation destinée à développer les capacités d’apprentissage des individus en général et des salariés en particulier a disparu sous le double effet de facteurs économiques et sociologiques.
Les années 90 ont vu le libéralisme économique s’affirmer comme l’idéologie dominante et structurante des relations entre les individus et surtout entre les entreprises et leurs salariés. Ceci s’est principalement traduit par une remise en cause profonde des relations de responsabilité. Après la remise en cause de l’Etat providence, c’est l’Entreprise providence qui a disparu. Ce ne sont pas les discours sur l’entreprise responsable qui sont venus changer quoique ce soit. L’échange qui existait auparavant entre une sécurité, accordée par l’entreprise au travers de l’assurance d’un emploi, en contre-partie d’une obéissance aux règles et aux prescripteurs que l’entreprise faisait peser sur ses salariés a été remplacé par un développement l’exigence d’une responsabilité individuelle. Cette dynamique d’individualisation et de pluralisation des sociétés que Lipovetsky juge caractéristique des temps post-modernes se traduit par des exigences formulées pour les individus par les décideurs en termes d’autonomie, d’investissement, de responsabilité, de prise de risques et par une demande de performance qui doit découler de l’implication, de l’adaptabilité et de la réactivité des salariés . Ainsi la performance du salarié est elle renvoyée à sa propre responsabilité dégageant de fait celle de l’entreprise. Du point de vue de la formation continue des salariés ce mouvement s’est traduit par une réduction drastique de la durée de formation. Quant en 74, la durée moyenne des formations est de 62 heures/an. Elle n’est plus que de 53 heures/an en 1980 et de 48 h/an en 90 mais en 2000 elle n’est plus que de 35 h/an. Si la décennie 80/90 a vu une légère baisse de la durée des formations, elle a surtout vu un doublement du taux d’accès à la formation de 16 % en 80 à 32 % en 90, la décennie 90-2000 a vu s’intensifier la diminution de la durée pour une augmentation modeste du taux d’accès .
Ce double mouvement de chute de la durée et d’augmentation de l’accès est caractéristique de l’évolution de politiques de formation qui abandonnent les gros investissements formation pour concentrer leur effort sur des actions plus courtes et plus ciblées destinées à une meilleure adaptation des salariés. Dans ce contexte les hypothèses de survie de programmes de formation très longs sont au mieux très faibles et plus probablement totalement nulles. Rappelons quand même que lorsque nous prescrivions des interventions fondées sur le PEI nous parlions d’actions de plusieurs centaines d’heures. En dessous de 100 heures tous les spécialistes du sujet s’accordaient à dire qu’il était illusoire d’espérer une modification durable des processus d’apprentissage des stagiaires.
Au-delà du transfert de la responsabilité institutionnelle vers une responsabilité individuelle un autre mouvement est à l’œuvre celui de l’irresponsabilité de l’être dans le développement du cours des choses. A. Kahn nous propose de caractériser la pensée libérale de « non humaniste » en ce qu’elle fait de mécanismes extérieurs à la volonté humaine les ressorts implacables de l’avenir P.A. Taguieff ne dit pas autre chose en affirmant que « les nouveaux grands légitimateurs de la marchandisation mondialisée (…) opèrent la conversion du fait en fatalité » développant ainsi « l’illusion prospectrice du mouvement inéluctable ». La « main invisible du marché » d’Adam Smith d’essence naturelle censée résoudre la contradiction entre concurrence et division du travail au profit de la collectivité tant mise en avant par les néolibéraux n’est pas le seul processus qui le dépasse avec lequel l’être humain doit composer. La sociologie et les darwinistes sociaux nous expliquent pour leur part que la génétique, et le capital donné à chacun, réglera le sort des hommes dans la société. L’environnement réglé par des phénomènes économiques qui le dépassent et ses capacités limitées à ses capacités génétiques, l’être humain n’a ainsi plus qu’à se laisser porter par le mouvement et à s’adapter à la mondialisation.
L’humanisme n’est pas actuellement une doctrine qui vit ses heures de gloire. Malheureusement le recours à des méthodes de développement cognitif est indissociable d’une posture non déterministe qui reconnaisse à l’être humain la capacité d’apprendre et à faire mieux que celui qu’il imite manifestant ainsi une plasticité cérébrale. Les programmes de développement cognitif cherchent tous à permettre aux individus de se confronter efficacement aux évènements de la vie en développant des outils de pensée, de compréhension de situation et de guidage de l’action. Ceci implique nécessairement la conviction que l’être humain possède des capacités pour réagir face aux évènements mais surtout des moyens pour agir sur ces évènements. Même s’il existe des déterminismes externes à chacun, l’autonomie de l’être humain et sa capacité à affirmer une volonté propre sont des caractéristiques que le Programme d’Enrichissement Instrumental cherche à développer.
Si l’état de la demande sociale est plus favorable à l’émergence de demandes d’intervention pour l’adaptation de l’être humain aux circonstances qu’à des actions de développement il ne faudrait lui faire porter à elle seule la responsabilité de la disparition du PEI au formation d’adultes. Face à cette situation l’offre non plus n’a pas su prendre sa place.
Récemment A. Spire a cru pouvoir expliquer la situation de l’offre par « les débats …. touchant aux conflits de territoires entre disciplines de recherche. C’est me semble-t-il aller un peu vite en besogne et négliger plusieurs autres dimensions du phénomène que nous allons essayer de comprendre tout en prenant soin de ne se montrer désagréable à personne.
Evacuons donc tout de suite ce rôle supposé des territoires universitaires. Même si les travaux de Reuven Feuerstein n’ont jamais acquis de reconnaissance institutionnelle dans le domaine de la recherche, ce serait accorder grande influence aux travaux universitaires que de penser que là réside la cause de la désaffection dans le monde industriel. Même pour le regretter les prescripteurs d’entreprise n’ont que faire des prises de position des universitaires. Ce ne serait quand même pas la première fois que des méthodes, voire des théories n’ayant pas satisfait aux critères scientifiques seraient utilisées abondamment en formation d’adultes. Tout le domaine de formation comportementale ou de développement personnel en regorgent. Le PEI a fait l’objet d’une réfutation universitaire assez vigoureuse en 1995 en France . Le point le plus étonnant de cette étude réside à mon sens surtout dans l’absence de réaction qu’elle a suscité et pourtant les failles de l’étude étaient assez visibles et auraient tout à fait pu faire l’objet d’un débat de recherche. L’objet PEI ne faisait pas l’objet de débat, il était absent du débat et cette absence d’intérêt est-elle certainement la première manifestation des troubles qui agitaient les personnes et les organismes chargés de diffuser et mettre en œuvre le Programme d’Enrichissement Instrumental.
Lors de son arrivée sur le marché de la formation continue le PEI a, comme nous l’avons indiqué au début de ce texte, connu un succès immédiat. Face à cet engouement de nombreux centres de formation ont décidé de se placer sur ce marché prometteur. A ce moment ils se sont trouvés en relation d’affaires avec Reuven Feuerstein, créateur de la méthode et de ce fait propriétaire des droits. C’est à ce moment que les soucis ont commencé. D’un côté des organismes soucieux de s’assurer tant que faire ce peut une exclusivité ou pour le moins une position dominante sur un marché en explosion. De l’autre un créateur, principalement intéressé à financer la structure qui lui tient à cœur à Jérusalem, qui voit arriver face à lui des entrepreneurs prêts à lui payer de fortes sommes pour arriver à leur fin. Tout aurait pu aller dans le meilleur des mondes du commerce si des exclusivités, tant recherchées, n’avaient été concédées à plusieurs intervenants, théoriquement chacun pour un segment de marché précis mais dans la pratique pas si exclusifs que cela. Reuven Feuerstein ayant concédé ses droits les centres de formation sont entrés en concurrence voire même dans certains cas en conflits lorsque les zones d’exclusivité se recouvraient. Le premier conflit auquel a dû faire face le Programme d’Enrichissement Instrumental n’est donc pas universitaire mais commercial. Ayant placé de grands espoirs dans un marché émergent, les organismes avaient consenti des investissements importants, il convenait donc maintenant de les rentabiliser en dispensant un maximum de formations. Le modèle économique retenu par quasiment tous les centres de formation a été celui de la dissémination des formateurs. En formant un maximum de formateur chacun a espéré asseoir son autorité et sa position sur le marché. Les luttes concurrentielles auraient peut être pu trouver une issue favorable dans un marché en expansion mais lorsque la demande s’est restreinte aucun des réseaux n’avait assuré une position suffisamment forte et atteint un niveau de désendettement qui lui auraient permis d’affronter ce nouveau défi. Comme si les questions financières n’étaient pas suffisantes chacun des réseaux a été le théâtre hélas classique où aux questions d’argent se sont ajoutées les enjeux de pouvoir, pourtant tout symbolique, de savoir qui en France était le représentant de l’esprit de Feuerstein. On se serait cru à Jérusalem en visite au Saint Sépulcre lorsqu’un vendeur à la sauvette vient vous proposer le dernier morceau disponible de la vraie croix du Christ. Enfin et c’est humain, nous n’évoquerons pas « les histoires personnelles » qui ont sans doute plus fait pour la création de chapelles que les options de recherches sur le développement de l’être humain si chères à Antoine Spire. Si l’on veut vraiment trouver une référence universitaire peut être pouvons nous constater que nous avions affaire à un « aussi petit monde » que celui de David Lodge.
Au delà de ces problèmes d’appareils chacun des réseaux avaient formé de très nombreux (on pouvait les compter en centaines) formateurs praticiens du programme. Abandonnés à leurs pratiques par les organismes qui les avaient formés un grand nombre d’entre eux ont abandonné leur activité pour s’orienter vers de nouveaux projets. L’usage du Programme d’Enrichissement Instrumental est difficile et très exigeant, il ne s’accommode pas d’une pratique isolée et nécessite des moments de partage et de régulation que seuls les réseaux précédents étaient capables d’assurer. Des tentatives de regroupement ont bien lieu et ont donné corps à des résultats intéressants mais aucun n’a pu atteindre un niveau d’engagement, tant humain que financier, à la hauteur du problème posé.
Enfin, la dernière cause de désaffection que nous voudrions aborder concerne l’évolution du produit lui-même.
Pourquoi une entreprise, une institution investirait dans des actions dont le résultat se manifestera à moyen terme si elle a la conviction que l’avenir ne lui appartient mais relève de la fatalité.
Lorsque dans les années 80 les universitaires, les responsables de formation, les responsables d’entreprise, les enseignants ont manifesté un fort intérêt pour le PEI c’est qu’ils ont trouvé en lui un outil qui pouvait constituer la réponse aux problèmes qui se posaient à eux et pour lesquels ils n’avaient pas trouvé de solution satisfaisante. Pour ceux qui ont eu l’occasion de rencontrer Reuven Feuerstein la personnalité hors du commun du créateur du PEI a joué un rôle de renforcement très important. Au delà d’un outil performant ils avaient rencontré quelqu’un dont la conviction dans le développement des plus démunis peut mobiliser les plus sceptiques. Pour autant la pratique n’est pas facile. Pour se maintenir en bon état de performance il aurait fallu que tous les formateurs puissent se retrouver et partager sur les pratiques. A l’origine les différents réseaux constitués s’étaient donnés cet objectif. La faillite des réseaux a entraîné la disparition de cette fonction de soutien. Peu à peu tous les formations se sont trouvés isolés et lentement chacun a évolué vers de nouveaux horizons. Face à une demande en perte de vitesse ce n’est pas la conviction personnelle de quelques individus isolés qui pouvait faire le poids. A ce moment on peut regretter que le PEI et les travaux de R. Feuerstein n’aient pas fait l’objet sur le sujet de recherches universitaires. Si tel avait été le cas on aurait peut être pu voir se constituer un noyau, et à terme une communauté de praticiens experts mobilisant de façon éclairée des méthodes très spécifiques. Un tel travail de mise à distance et d’interrogation aurait aussi sans doute permis d’éviter que la mise en œuvre du programme ne devienne parfois l’objet d’un rituel mettant en arrière plan les raisons objectives qui la régisse et empêchant de ce fait toute évolution et adaptation à des contextes nouveaux.
Abandonnés ainsi plus de dix années certains formateurs viennent de voir réapparaître en France la méthode et le programme sous de nouveaux atours. Disparu le Programme d’Enrichissement Instrumental, voici la méthode Feuerstein. Le Centre International
 pour le Développement du Potentiel d’Apprentissage (ICELP) essaie de se dupliquer sous la forme d’Instituts Feuerstein. Les mots ne sont jamais rentrés. L’objet central n’est plus un outil mais son créateur. Parfois même entend-on dire qu’il n’y a pas de méthode mais seulement une philosophie. Dans ces conditions que devient la communauté d’experts regroupés autour d’une pratique si ce n’est une communauté regroupée autour d’un homme et de sa philosophie ? D’un groupe de praticiens elle devient un groupe de zélateurs. Cette évolution profonde doit interroger sur l’avenir de la méthode. Si les experts sont remplacés par les dévots qu’adviendra-t-il lorsque l’objet de leur dévotion aura disparu et que personne ne se sera soucié de la méthode qu’il portait et qui seule lui survivra.