Désaffection des méthodes d'éducabilité cognitive (Dominique Camusso)
Par Paysages Educatifs le samedi 1 mars 2008, 17:11 - Emploi et développement cognitif - Lien permanent
Pour essayer de trouver une explication à la désaffectation qui a touché les méthodes d’éducabilité cognitive et le Programme d’Enrichissement Instrumental en particulier il nous faut tout d’abord noter que nous ne trouverons pas une cause unique mais, comme souvent, sur un faisceau de raisons qui, par l’association singulière qu’elles ont pu constituer à un instant donné, ont conduit à cet état de fait.
Pour la clarté de l’exposé nous nous attacherons à présenter le
problème comme celui d’un marché qui ne s’est pas trouvé. Cette approche
économique de la question nous permettra ainsi de distinguer des phénomènes qui
relèvent de la demande d’autres qui relèvent de l’offre.
La demande de formation destinée à développer les capacités d’apprentissage des
individus en général et des salariés en particulier a disparu sous le double
effet de facteurs économiques et sociologiques.
Les années 90 ont vu le libéralisme économique s’affirmer comme l’idéologie
dominante et structurante des relations entre les individus et surtout entre
les entreprises et leurs salariés. Ceci s’est principalement traduit par une
remise en cause profonde des relations de responsabilité. Après la remise en
cause de l’Etat providence, c’est l’Entreprise providence qui a disparu. Ce ne
sont pas les discours sur l’entreprise responsable qui sont venus changer
quoique ce soit. L’échange qui existait auparavant entre une sécurité, accordée
par l’entreprise au travers de l’assurance d’un emploi, en contre-partie d’une
obéissance aux règles et aux prescripteurs que l’entreprise faisait peser sur
ses salariés a été remplacé par un développement l’exigence d’une
responsabilité individuelle. Cette dynamique d’individualisation et de
pluralisation des sociétés que Lipovetsky juge caractéristique des temps
post-modernes se traduit par des exigences formulées pour les individus par les
décideurs en termes d’autonomie, d’investissement, de responsabilité, de prise
de risques et par une demande de performance qui doit découler de
l’implication, de l’adaptabilité et de la réactivité des salariés . Ainsi la
performance du salarié est elle renvoyée à sa propre responsabilité dégageant
de fait celle de l’entreprise. Du point de vue de la formation continue des
salariés ce mouvement s’est traduit par une réduction drastique de la durée de
formation. Quant en 74, la durée moyenne des formations est de 62 heures/an.
Elle n’est plus que de 53 heures/an en 1980 et de 48 h/an en 90 mais en 2000
elle n’est plus que de 35 h/an. Si la décennie 80/90 a vu une légère baisse de
la durée des formations, elle a surtout vu un doublement du taux d’accès à la
formation de 16 % en 80 à 32 % en 90, la décennie 90-2000 a vu s’intensifier la
diminution de la durée pour une augmentation modeste du taux d’accès .
Ce double mouvement de chute de la durée et d’augmentation de l’accès est
caractéristique de l’évolution de politiques de formation qui abandonnent les
gros investissements formation pour concentrer leur effort sur des actions plus
courtes et plus ciblées destinées à une meilleure adaptation des salariés. Dans
ce contexte les hypothèses de survie de programmes de formation très longs sont
au mieux très faibles et plus probablement totalement nulles. Rappelons quand
même que lorsque nous prescrivions des interventions fondées sur le PEI nous
parlions d’actions de plusieurs centaines d’heures. En dessous de 100 heures
tous les spécialistes du sujet s’accordaient à dire qu’il était illusoire
d’espérer une modification durable des processus d’apprentissage des
stagiaires.
Au-delà du transfert de la responsabilité institutionnelle vers une
responsabilité individuelle un autre mouvement est à l’œuvre celui de
l’irresponsabilité de l’être dans le développement du cours des choses. A. Kahn
nous propose de caractériser la pensée libérale de « non humaniste » en ce
qu’elle fait de mécanismes extérieurs à la volonté humaine les ressorts
implacables de l’avenir P.A. Taguieff ne dit pas autre chose en affirmant que «
les nouveaux grands légitimateurs de la marchandisation mondialisée (…) opèrent
la conversion du fait en fatalité » développant ainsi « l’illusion prospectrice
du mouvement inéluctable ». La « main invisible du marché » d’Adam Smith
d’essence naturelle censée résoudre la contradiction entre concurrence et
division du travail au profit de la collectivité tant mise en avant par les
néolibéraux n’est pas le seul processus qui le dépasse avec lequel l’être
humain doit composer. La sociologie et les darwinistes sociaux nous expliquent
pour leur part que la génétique, et le capital donné à chacun, réglera le sort
des hommes dans la société. L’environnement réglé par des phénomènes
économiques qui le dépassent et ses capacités limitées à ses capacités
génétiques, l’être humain n’a ainsi plus qu’à se laisser porter par le
mouvement et à s’adapter à la mondialisation.
L’humanisme n’est pas actuellement une doctrine qui vit ses heures de gloire.
Malheureusement le recours à des méthodes de développement cognitif est
indissociable d’une posture non déterministe qui reconnaisse à l’être humain la
capacité d’apprendre et à faire mieux que celui qu’il imite manifestant ainsi
une plasticité cérébrale. Les programmes de développement cognitif cherchent
tous à permettre aux individus de se confronter efficacement aux évènements de
la vie en développant des outils de pensée, de compréhension de situation et de
guidage de l’action. Ceci implique nécessairement la conviction que l’être
humain possède des capacités pour réagir face aux évènements mais surtout des
moyens pour agir sur ces évènements. Même s’il existe des déterminismes
externes à chacun, l’autonomie de l’être humain et sa capacité à affirmer une
volonté propre sont des caractéristiques que le Programme d’Enrichissement
Instrumental cherche à développer.
Si l’état de la demande sociale est plus favorable à l’émergence de demandes
d’intervention pour l’adaptation de l’être humain aux circonstances qu’à des
actions de développement il ne faudrait lui faire porter à elle seule la
responsabilité de la disparition du PEI au formation d’adultes. Face à cette
situation l’offre non plus n’a pas su prendre sa place.
Récemment A. Spire a cru pouvoir expliquer la situation de l’offre par « les
débats …. touchant aux conflits de territoires entre disciplines de recherche.
C’est me semble-t-il aller un peu vite en besogne et négliger plusieurs autres
dimensions du phénomène que nous allons essayer de comprendre tout en prenant
soin de ne se montrer désagréable à personne.
Evacuons donc tout de suite ce rôle supposé des territoires universitaires.
Même si les travaux de Reuven Feuerstein n’ont jamais acquis de reconnaissance
institutionnelle dans le domaine de la recherche, ce serait accorder grande
influence aux travaux universitaires que de penser que là réside la cause de la
désaffection dans le monde industriel. Même pour le regretter les prescripteurs
d’entreprise n’ont que faire des prises de position des universitaires. Ce ne
serait quand même pas la première fois que des méthodes, voire des théories
n’ayant pas satisfait aux critères scientifiques seraient utilisées abondamment
en formation d’adultes. Tout le domaine de formation comportementale ou de
développement personnel en regorgent. Le PEI a fait l’objet d’une réfutation
universitaire assez vigoureuse en 1995 en France . Le point le plus étonnant de
cette étude réside à mon sens surtout dans l’absence de réaction qu’elle a
suscité et pourtant les failles de l’étude étaient assez visibles et auraient
tout à fait pu faire l’objet d’un débat de recherche. L’objet PEI ne faisait
pas l’objet de débat, il était absent du débat et cette absence d’intérêt
est-elle certainement la première manifestation des troubles qui agitaient les
personnes et les organismes chargés de diffuser et mettre en œuvre le Programme
d’Enrichissement Instrumental.
Lors de son arrivée sur le marché de la formation continue le PEI a, comme nous
l’avons indiqué au début de ce texte, connu un succès immédiat. Face à cet
engouement de nombreux centres de formation ont décidé de se placer sur ce
marché prometteur. A ce moment ils se sont trouvés en relation d’affaires avec
Reuven Feuerstein, créateur de la méthode et de ce fait propriétaire des
droits. C’est à ce moment que les soucis ont commencé. D’un côté des organismes
soucieux de s’assurer tant que faire ce peut une exclusivité ou pour le moins
une position dominante sur un marché en explosion. De l’autre un créateur,
principalement intéressé à financer la structure qui lui tient à cœur à
Jérusalem, qui voit arriver face à lui des entrepreneurs prêts à lui payer de
fortes sommes pour arriver à leur fin. Tout aurait pu aller dans le meilleur
des mondes du commerce si des exclusivités, tant recherchées, n’avaient été
concédées à plusieurs intervenants, théoriquement chacun pour un segment de
marché précis mais dans la pratique pas si exclusifs que cela. Reuven
Feuerstein ayant concédé ses droits les centres de formation sont entrés en
concurrence voire même dans certains cas en conflits lorsque les zones
d’exclusivité se recouvraient. Le premier conflit auquel a dû faire face le
Programme d’Enrichissement Instrumental n’est donc pas universitaire mais
commercial. Ayant placé de grands espoirs dans un marché émergent, les
organismes avaient consenti des investissements importants, il convenait donc
maintenant de les rentabiliser en dispensant un maximum de formations. Le
modèle économique retenu par quasiment tous les centres de formation a été
celui de la dissémination des formateurs. En formant un maximum de formateur
chacun a espéré asseoir son autorité et sa position sur le marché. Les luttes
concurrentielles auraient peut être pu trouver une issue favorable dans un
marché en expansion mais lorsque la demande s’est restreinte aucun des réseaux
n’avait assuré une position suffisamment forte et atteint un niveau de
désendettement qui lui auraient permis d’affronter ce nouveau défi. Comme si
les questions financières n’étaient pas suffisantes chacun des réseaux a été le
théâtre hélas classique où aux questions d’argent se sont ajoutées les enjeux
de pouvoir, pourtant tout symbolique, de savoir qui en France était le
représentant de l’esprit de Feuerstein. On se serait cru à Jérusalem en visite
au Saint Sépulcre lorsqu’un vendeur à la sauvette vient vous proposer le
dernier morceau disponible de la vraie croix du Christ. Enfin et c’est humain,
nous n’évoquerons pas « les histoires personnelles » qui ont sans doute plus
fait pour la création de chapelles que les options de recherches sur le
développement de l’être humain si chères à Antoine Spire. Si l’on veut vraiment
trouver une référence universitaire peut être pouvons nous constater que nous
avions affaire à un « aussi petit monde » que celui de David Lodge.
Au delà de ces problèmes d’appareils chacun des réseaux avaient formé de très
nombreux (on pouvait les compter en centaines) formateurs praticiens du
programme. Abandonnés à leurs pratiques par les organismes qui les avaient
formés un grand nombre d’entre eux ont abandonné leur activité pour s’orienter
vers de nouveaux projets. L’usage du Programme d’Enrichissement Instrumental
est difficile et très exigeant, il ne s’accommode pas d’une pratique isolée et
nécessite des moments de partage et de régulation que seuls les réseaux
précédents étaient capables d’assurer. Des tentatives de regroupement ont bien
lieu et ont donné corps à des résultats intéressants mais aucun n’a pu
atteindre un niveau d’engagement, tant humain que financier, à la hauteur du
problème posé.
Enfin, la dernière cause de désaffection que nous voudrions aborder concerne
l’évolution du produit lui-même.
Pourquoi une entreprise, une institution investirait dans des actions dont le
résultat se manifestera à moyen terme si elle a la conviction que l’avenir ne
lui appartient mais relève de la fatalité.
Lorsque dans les années 80 les universitaires, les responsables de formation,
les responsables d’entreprise, les enseignants ont manifesté un fort intérêt
pour le PEI c’est qu’ils ont trouvé en lui un outil qui pouvait constituer la
réponse aux problèmes qui se posaient à eux et pour lesquels ils n’avaient pas
trouvé de solution satisfaisante. Pour ceux qui ont eu l’occasion de rencontrer
Reuven Feuerstein la personnalité hors du commun du créateur du PEI a joué un
rôle de renforcement très important. Au delà d’un outil performant ils avaient
rencontré quelqu’un dont la conviction dans le développement des plus démunis
peut mobiliser les plus sceptiques. Pour autant la pratique n’est pas facile.
Pour se maintenir en bon état de performance il aurait fallu que tous les
formateurs puissent se retrouver et partager sur les pratiques. A l’origine les
différents réseaux constitués s’étaient donnés cet objectif. La faillite des
réseaux a entraîné la disparition de cette fonction de soutien. Peu à peu tous
les formations se sont trouvés isolés et lentement chacun a évolué vers de
nouveaux horizons. Face à une demande en perte de vitesse ce n’est pas la
conviction personnelle de quelques individus isolés qui pouvait faire le poids.
A ce moment on peut regretter que le PEI et les travaux de R. Feuerstein
n’aient pas fait l’objet sur le sujet de recherches universitaires. Si tel
avait été le cas on aurait peut être pu voir se constituer un noyau, et à terme
une communauté de praticiens experts mobilisant de façon éclairée des méthodes
très spécifiques. Un tel travail de mise à distance et d’interrogation aurait
aussi sans doute permis d’éviter que la mise en œuvre du programme ne devienne
parfois l’objet d’un rituel mettant en arrière plan les raisons objectives qui
la régisse et empêchant de ce fait toute évolution et adaptation à des
contextes nouveaux.
Abandonnés ainsi plus de dix années certains formateurs viennent de voir
réapparaître en France la méthode et le programme sous de nouveaux atours.
Disparu le Programme d’Enrichissement Instrumental, voici la méthode
Feuerstein. Le Centre International
pour le Développement du Potentiel d’Apprentissage (ICELP) essaie de se
dupliquer sous la forme d’Instituts Feuerstein. Les mots ne sont jamais
rentrés. L’objet central n’est plus un outil mais son créateur. Parfois même
entend-on dire qu’il n’y a pas de méthode mais seulement une philosophie. Dans
ces conditions que devient la communauté d’experts regroupés autour d’une
pratique si ce n’est une communauté regroupée autour d’un homme et de sa
philosophie ? D’un groupe de praticiens elle devient un groupe de zélateurs.
Cette évolution profonde doit interroger sur l’avenir de la méthode. Si les
experts sont remplacés par les dévots qu’adviendra-t-il lorsque l’objet de leur
dévotion aura disparu et que personne ne se sera soucié de la méthode qu’il
portait et qui seule lui survivra.
Commentaires
Oui, tout à fait d'accord. J'ajouterai l'incompétence des praticiens qui n'ont pas compris grand chose à la médiation et aux fonctions cognitives , ceux qui se servent des outils comme des exercices à faire à la maison...