Apparition des méthodes de développement cognitif en entreprise (Dominique Camusso)
Par Paysages Educatifs le samedi 1 mars 2008, 16:58 - Emploi et développement cognitif - Lien permanent
Historiquement, l’apparition de façon conséquente des outils et des méthodes de développement cognitif dans le panorama de la formation des adultes se situe dans la seconde moitié des années 80.
Pour autant comme nous le rappellent Huteau et Loarer (1998) , la réflexion
sur ce type de pratique est beaucoup plus ancienne et remonte très certainement
au moins au XVIIIème siècle. Jusqu’à nos jours, ils identifient trois périodes
qui leur ont été favorables. A la fin du XVIIIème avec la rééducation de Victor
l’Enfant sauvage, au début du XXème siècle avec la méthode d’orthopédie mentale
développée par Alfred Binet et enfin au début des années 60 avec les programmes
d’éducation compensatoire mis en place aux Etats Unis au bénéfice des
communautés minoritaires. La vogue des années 80 aurait donc pour la quatrième
fois fait ressurgir un mouvement centré sur « une approche systématique de
transmission des outils du fonctionnement intellectuel » (Büchel, 1995)
reposant sur le postulat que « l’intelligence est éducable, c’est-à-dire qu’il
est possible de développer au moyen de méthodes spécifiques, des stratégies
mentales permettant la réussite dans les apprentissages et l’adaptation à des
situations nouvelles » (Huteau et Loarer, 1998). Comme pour tous les courants
pédagogiques, celui de l’éducation cognitive s’est d’abord et principalement
intéressé aux enfants et plus particulièrement ceux en difficultés. Que ces
difficultés soient d’ordre social (dans le cas de minorités noires et
hispaniques aux Etats Unis) ou des difficultés liées à des déficiences
mentales. En cela la résurgence des méthodes d’éducabilité dans les années 80
constitue bien une spécificité. En effet, dans ce cas le public concerné a
d’abord été celui des adultes au travail ou qui aimeraient bien l’être.
L’utilisation de ces méthodes pour les enfants ou les adolescents en difficulté
n’avait pas pour autant disparu. Elle constitue un socle d’utilisation et de
développement qui se poursuit au travers des décennies sur un rythme régulier.
Par contre, si ces méthodes sont apparues sur le devant de la scène c’est parce
qu’elles ont changé de public. Sans doute tout un chacun s’est-il peu ou prou
senti concerné. Tout le monde peut s’imaginer dans la situation d’un demandeur
d’emploi alors que peu de gens s’imaginent dans la peau d’un trisomique.
Les années 80 furent favorables à l’émergence de l’usage des méthodes de
développement cognitif car elles furent le temps d’une rupture économique (D.
Thierry). C’est à ce moment-là qu’un modèle d’insertion par le travail de
l’ensemble de la population française a changé. Depuis de nombreuses années le
chômage avait augmenté pour constituer une inquiétude majeure sur la population
mais là n’est pas le plus important. Au delà du fait que tout le monde ne
pouvait pas trouver d’emploi, le plus important réside dans le fait que
certains emplois ont complètement disparu et en particulier ceux n’exigeant
qu’une faible voire aucune qualification. Si le chômage progressait depuis près
de 10 ans, au milieu des années 80 c’est surtout la disparition des emplois de
main-d’œuvre qui a constitué une rupture irréversible. Ainsi, si toutes les
catégories de la population active pouvaient voir leurs emplois disparaîtrent,
les plus faibles d’entre elles savaient que l’emploi qu’elles venaient de
perdre ne seraient jamais retrouvés. Un dessinateur industriel pouvait perdre
son emploi dans la société X mais il pouvait espérer en trouver un dans
l’entreprise Y. Le manœuvre ou l’OS2 licencié de la même société X savait que
lui n’en retrouverait pas car il ne se créerait plus de nouveau emploi de
manœuvre ou d’OS2.
C’est conscient de cette profonde mutation économico-industrielle que les
responsables de formation en entreprise, en région, dans des syndicats
professionnels ont décidé de recourir à des méthodes très nouvelles pour eux
dans l’espoir qu’elles permettraient de répondre à cette situation tout aussi
nouvelle. Pour autant ce n’est pas chaque fois que l’on se trouve confronté à
un problème nouveau que l’on mobilise des méthodes de formation autant en
rupture avec les pratiques antérieures. A notre sens il faut voir ici la
conjugaison de trois facteurs, une perception, une conviction, et un sentiment
de responsabilité [développement socio-cognitif – cas Christine]. La perception
correspond à celle que ces décideurs avaient de la situation de rupture que
nous venons de décrire et de son caractère problématique pour les personnes
concernées. La conviction est celle que la formation est un type d’action qui
peut permettre d’aider les personnes à se confronter efficacement à la
situation rencontrée. Ces deux facteurs sont tout à fait classiques dans
l’analyse de tous les engagements et prescription de formation. Un point plus
spécifique à la situation de cette époque réside dans le sentiment de
responsabilité qui semble avoir été celui des acteurs de l’époque. Des
historiens des idées et des mentalités sauraient sans doute mieux éclairer
cette question mais il nous semble que l’on peut pointer quelques explications
possibles pour l’existence de ce sentiment. Les grandes entreprises de la
métallurgie lourde, des mines, des chantiers navals venaient soit de
disparaître, soit subsistaient sous perfusion créant une quantité de chômeurs
très importante et désertifiant des régions entières. Cette situation a été un
traumatisme que de nombreux responsables, encore imprégnés de valeurs sociales
n’ont pas voulu revivre. Il convenait donc de trouver un mode d’intervention
qui mettrait à l’abri d’une nouvelle catastrophe humaine. C’est certainement
cette dimension traumatisante de la situation qui a fait que des méthodes de
formation en totale rupture avec les pratiques antérieures puissent apparaître.
Totale rupture car comme le rappelle Büchel (1995) « un programme d’éducation
cognitive ne se limite pas à l’acquisition de quelques stratégies proposées
mais consiste bien à développer les processus d’apprentissage, de la pensée et
du transfert des acquisitions ». Il ne s’agit donc plus d’intervenir par de la
formation pour faire apprendre des connaissances à des salariés (connaissance
pris dans son acceptation la plus large incluant tout à la fois des savoirs
disciplinaires que des savoir-faire pour agir sur l’environnement) mais
d’intervenir sur leur développement et sur leurs capacités propres. De telles
intentions avaient bien été développées dans des années antérieures mais elles
étaient restées à niveau d’importance anecdotique dans les actions de formation
ou entreprises. Le développement des capacités individuelles était l’affaire de
la formation scolaire ou de la formation permanente quand celle-ci se mettait
en place pour permettre aux salariés de bénéficier à l’âge adulte
d’enseignements qu’ils n’avaient pas reçus lors de leur enfance.